Émile Paraf

La maquette de "l' Émile Paraf"

Depuis presque trente ans, la Maison des Hommes et des techniques héberge dans son exposition permanente un trésor ! Nombreux sont les enfants à le regarder avec l’envie, difficilement contrôlée, de jouer avec. Nombreux sont les adultes à revenir en enfance devant ou à admirer le savoir-faire de sa réalisation sans soupçonner sa richesse. Ce trésor, c’est la maquette de l’Emile Paraf, témoin émouvant de la vie qui continue pendant la guerre et de la nécessité de transmettre des savoir-faire techniques.

Maquette de "l'Emile Paraf" présentée dans l'exposition "Bâtisseurs de navires" à la Maison des Hommes et des techniques, 2021, droits © AHCNN/MHT

Une maquette construite pendant la guerre

La maquette a été réalisée entre 1941 et 1942 par les apprentis des Ateliers et Chantiers de Bretagne (ACB). L’armistice signée en juin 1940 place les chantiers navals sous l’autorité de la Kriegsmarine. L’occupant y effectue les réparations de ses navires endommagés au combat ainsi que la transformation de navires marchands en navires militaires. Les chantiers et le port deviennent un enjeu stratégique et, à partir de 1941, des bombardements alliés sporadiques frappent la ville et sa zone portuaire. Des navires sont coulés dans la Loire et du métal est récupéré sur les escorteurs Le Fier, L’Agile et l’Alsacien après des bombardements du port de Nantes.

Ouvriers posant devant les Ateliers et Chantiers de Bretagne bombardés, 1943. Droits ©AHCNN-MHT
Torpilleurs "Le Fier" au quai d'armement, 1er mai 1940. Droits ©AHCNN-MHT

En temps de pénurie, le métal manque et des contremaîtres récupèrent le métal sur les épaves afin de pouvoir continuer à enseigner aux apprentis. La maquette est faite de duralium, un alliage à base d’aluminium (95 %), de cuivre (4 %), de magnésium (0,5 %) et de manganèse (0,5 %). Les superstructures des navires vont être composées essentiellement de duralumin à partir des années 1920. Le montage de la maquette par les apprentis a lieu dans les locaux de l’entreprise Jouan, voisine des ACB. On peut supposer que les locaux des ACB étaient alors trop endommagés pour accueillir les apprentis.

La maquette d'un navire emblématique de la Loire

Difficile de savoir pourquoi les contremaîtres ont décidé de faire travailler les apprentis sur une maquette d’un navire construit en 1903 soit quarante ans plus tôt.

L’Emile Paraf est l’archétype des unités de port construites par dizaine au début du XXe siècle pour accompagner l’essor du port de Nantes et de ses industries attenantes. Peut-être qu’en temps de guerre on voulait se rappeler d’un certain âge d’or ?

L’Emile Paraf est construit par les Chantiers De la Brosse et Fouché (futurs Ateliers et Chantiers de Bretagne).
Il s’agit d’un remorqueur fluvio-maritime à vapeur de 75 chevaux à coque rivetée, construit sur la commande des Fonderies et laminoirs de Couëron pour  remorquer les chalands (longues barges à fond plat chargés de minerai de plomb) et ce jusqu’en 1955.

Par la suite, avec la motorisation des chalands, l’Emile Paraf est cédé à un ferrailleur puis racheté par la Société Halgrain qui charge les chantiers Mérré de le remotoriser. Il perd alors sa cheminée à vapeur et ses superstructures sont refondues. Peut être est il rebaptisé Imprévu à ce moment-là. Il poursuit alors son activité aux sablières du pays de Retz jusqu’en 1978.

En 1978, l’Imprévu est repris par les Etablissements Moreau-Arthon comme pousseur de chalands transportant du sable. Après le plomb, le sable, autre grande activité de l’estuaire !

Dans les années 90, l’arrêt de la prise de sable en Loire fait cesser l’activité de l’Imprévu. Le navire est un temps prêté à l’ABPM (association des Bateaux du port de Nantes) avant d’être vendu au chantier de l’Esclain pour remorquer des peniches et des pontons. Il est mis à sec en 2017 après 104 ans de bons et loyaux services !

La tradition de la formation interne à l'entreprise

La formation interne est une tradition importante dans les chantiers. Elle est appelée matelotage.

Si des écoles de formation pour l’industrie existent dès le XIXe siècle (Launay, future Leloup-Bouhier créée en 1834, Livet fondée en 1846), la plupart des ouvriers apprennent « sur le tas », par transmission à l’intérieur de l’entreprise. Suite à la loi Astier de 1919, les Ateliers et Chantiers de Bretagne (ACB), comme d’autres entreprises de la métallurgie, créent leur propre école d’apprentissage, première étape d’un système de promotion interne qui fonctionnera jusque dans les années 1960. Les Anciens Chantiers Dubigeon organisent l’apprentissage en interne pour quatre métiers : chaudronnier, traceur, ajusteur et tourneur. Une partie de ses formations se déroule aux ACB.

La circulaire ministérielle du 16 mai 1961 donne une nouvelle impulsion au système de formation de la métallurgie départementale. Cette circulaire prévoit que l’Etat peut assurer une partie des dépenses de fonctionnement (salaires des enseignants, créations d’ateliers) de structures de formation professionnelle. Le 2 juillet 1963, les directeurs de plusieurs entreprises dont les chantiers navals nantais (ACB, ACN et Dubigeon), Tréfimétaux, Brissonneau et Lotz, … créent l’AFPSM (Association pour la formation professionnelle et la promotion sociale de la métallurgie). L’AFPSM forme des apprentis dès l’année suivante et la maquette quitte donc les ACB pour devenir un outil pédagogique pour la formation de ses élèves.

Apprendre en faisant

La maquette est conçue comme un « mécano » et elle peut être montée et démontée à l’infini. Son montage et démontage permet aux apprentis d’acquérir le vocabulaire nécessaire à la chaudronnerie navale et de situer les éléments de coque les uns par rapport aux autres. Il est à noter que sa coque montre l’assemblage des tôles d’après la technique du rivetage, le rivetage étant utilisé aux chantiers jusqu’en 1958. La maquette n’est pas réellement rivetée car cela rendrait son démontage impossible, cependant chacun des éléments est percé comme pour du rivetage et les plaques sont assemblée par des vis et des boulons.

La maquette repose sur un socle en bois présentant les éléments centraux de la construction sur cale : ligne de tins dans l’axe et accords.  Le socle est incliné de manière à symboliser la cale de lancement. Cette maquette a demandé le savoir-faire d’apprentis traceurs de coque, dessinateurs, formeurs, forgerons et serruriers dont les noms ont été soigneusement conservés dans les archives de la MHT.

À partir des années 1950, cette maquette a commencé à être présentée dans les salons et sur les stands d’expositions auxquels participaient les ACB.

Maquette de "l'Emile Paraf" exposée, années 1950. Droits ©AHCNN-MHT
Maquette de "l'Emile Paraf" présentée dans l'exposition "Bâtisseurs de navires" à la MHT, 2021. Droits ©AHCNN-MHT

La maquette dans l'exposition permanente de la MHT

Au début des années 1990, l’AFPSM devient l’AFPI (Association de formation professionnelle de l’industrie). La maquette n’est alors plus utilisée pendant les cours. Des enseignants de l’AFPI, anciennement salariés des chantiers navals, ont l’idée de contacter l’AHCNN (Association d’Histoire de la construction navale à Nantes). L’AHCNN a alors créée la MHT en 1994. L’AFPI fait don de la maquette à l’AHCNN pour que celle-ci soit exposée dans l’exposition permanente de la MHT.

Afin de lui restituer son usage premier d’outil pédagogique, les membres de l’AHCNN et notamment Michel Chiron, électricien des Ateliers et Chantiers de Bretagne, dote la maquette d’un réseau électrique afin de relier des diodes à des boutons donnant les noms des différents éléments du navire. Bien que des expositions permanentes se soient succédées, la maquette est depuis lors restée dans la salle d’exposition.

L'histoire continue

C’est en août 2020 que la MHT est contactée par les chantiers de l’Esclain à Nantes car ils ont entendu parler d’un plan de l’Émile Paraf que la MHT conserverait dans ces archives.

Des rencontres s’organisent et on commence à chercher des informations sur le navire dont la date de construction est alors inconnue, et  sur son chantier de construction sur lequel on trouve des informations contradictoires.
On parle aussi de  la maquette de l’Emile Paraf, conservée à la MHT dont on apprend petit à petit la riche histoire.

Le chantier de l’Esclain monte alors un dossier documentaire pour que l’Imprévu fasse l’objet d’une restauration dans son état d’origine.
La commission régionale du patrimoine et de l’architecture contacte la MHT afin que le navire et la maquette soit présentés ensemble pour une inscription au titre des monuments historique. Chose faite le 7 avril dernier !

Par ailleurs un vœu de classement a également été émis. Ces avis seront proposés pour décision au préfet de région dans les prochaines semaines.
Affaire à suivre…

Maquette de "l'Emile Paraf" présentée dans l'exposition "Bâtisseurs de navires" à la MHT, 2021. Droits ©AHCNN-MHT

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